Continuer à grandir soi-même en aidant les autres à grandir

Infirmière de bloc opératoire à l’UZ Leuven, Souad Boutkabout n’en est pas à son coup d’essai en tant qu’ experte-volontaire chez Médecins Sans Vacances.Cela fait déjà dix ans qu’elle part en mission avec notre organisation, mais elle se souvient encore de ce qu’elle a ressenti la première fois comme si c’était hier.

Infirmière de bloc opératoire à l’UZ Leuven, Souad Boutkabout n’en est pas à son coup d’essai en tant qu’ experte-volontaire chez Médecins Sans Vacances. Cela fait déjà dix ans qu’elle part en mission avec notre organisation, mais elle se souvient encore de ce qu’elle a ressenti la première fois comme si c’était hier. « Je suis partie avec une valise pleine de connaissances et un cœur plein de volonté. Mais je ne me rendais  pas compte à quel point on peut se sentir impuissant quand on a les compétences, mais pas les outils  pour les mettre en pratique. Je me retrouvais là, avec toutes mes bonnes intentions. Je me sentais plus démunie que jamais. »

Quand elle a commencé à partir en mission, elle se rebellait souvent. Ainsi, par exemple, elle se fâchait de voir des enfants en bonne santé retenus à l’hôpital parce que leurs parents ne pouvaient pas payer la facture. Elle trouvait cela injuste, mais elle a appris à l’accepter, car si  les factures ne sont pas payées, l’hôpital ne peut pas acheter de médicaments ni embaucher du personnel. « Cette prise de conscience change tout. Il faut s’adapter au contexte local, sinon on ne peut pas tenir le coup en tant qu’experte-volontaire. Je sais maintenant que cette acceptation ne doit pas être synonyme d’approbation, mais de respect du contexte. »

Il est d’une importance cruciale de pouvoir trouver le bon équilibre entre empathie et réalisme. Cela signifie pour Souad la différence entre craquer ou continuer à s’investir. Elle comprend maintenant que sa colère était en fait naïve : « On ne peut pas aider si on continue à se battre contre la réalité. Il faut apprendre à plier, pas à rompre. Si tu n’apprends pas à voir les choses du point de vue de l’autre, tu échoues en tant que volontaire. Il ne faut pas  pas juger, il faut comprendre. C’est là que mon vrai apprentissage a commencé. »

Ce processus d’apprentissage ne concernait pas les techniques médicales, qu’elle maîtrisait déjà. Il s’agissait d’être présente. Vraiment présente. Non pas en tant que sauveuse, mais en tant que collègue. Non pas en tant que solution temporaire, mais en tant que maillon d’un ensemble plus vaste. « J’ai appris à me taire, j’ai appris à écouter et j’ai surtout appris à abandonner mon cadre de référence belge.

C’est seulement à ce moment-là que j’ai compris : si personne ne paie, comment acheter des médicaments ? Comment payer les infirmières ? Ce que je voyais d’abord comme de la dureté s’est avéré être une question de survie. Ce que je trouvais inhumain était en fait un système qui essayait de se maintenir  debout sur  des débris. J’ai dû enlever mes lunettes pour vraiment voir. Et à partir de là, j’ai pu vraiment faire la différence. »

L’évolution est claire

« J’ai travaillé pour plusieurs organisations en Afrique et j’ai vu que, plus on s’enfonce dans l’Afrique, plus les gens ont besoin d’aide », explique Souad.

« Avec les autres organisations, j’allais sur place pendant deux semaines pour assister aux opérations. Opérer et repartir. Formidable pour le patient, car il est soigné gratuitement. Mais on ne laisse aucune trace. Il n’y a pas de collaboration avec les soignants locaux. C’est pourquoi la méthode de travail de Médecins Sans Vacances m’attire. »

Pour elle, la vision de MSV est plus efficace : « Le fait de ne pas tout faire à leur place fait preuve de respect  et d’efficacité. Tu transmets tes connaissances et tes compétences aux médecins et aux infirmiers pour qu’ils puissent encore mieux soigner leurs patients. L’évolution de l’hôpital et des collègues, grâce aux missions est claire. J’ai eu la chance de pouvoir aller dans le même hôpital plusieurs années de suite et je voyais les progrès à chaque fois. »

Un monde de différence

« Chaque mission me fait sortir de ma zone de confort et me force à repousser mes limites, même si j’ai déjà fait  de nombreuses missions. On ne sait jamais quel patient va se présenter pour un traitement, avec quelle pathologie, ni si on aura les moyens de le soigner. »

La réalité dans les hôpitaux africains partenaires de Médecins Sans Vacances est à l’opposé du monde de Souad dans le bloc opératoire de l’UZ Leuven. « Là-bas, tout est préparé dans les moindres détails, tout brille et est stérile, les moniteurs bourdonnent… C’est un monde de haute technologie, d’efficacité et d’abondance. Si j’ai besoin d’une seringue, je la prends. Tout est là, tout le temps. »

Le luxe, c’est relatif, la créativité, indispensable

J’aimerais que l’abondance dont je dispose ici pour soigner mes patients existe également là-bas », poursuit-elle. « Malheureusement, ce n’est pas réaliste. C’est pourquoi ce qu’ils accomplissent avec le peu dont ils disposent est d’autant plus admirable. Leur ingéniosité est remarquable. Ils pensent en termes de solutions, pas de pénuries. Ce qu’ils font avec presque rien est souvent plus impressionnant que ce que nous faisons avec tout. C’est magistral. »

Chaque intervention commence par les mêmes questions : de quel matériel disposons-nous ? De quoi pouvons-nous nous passer ? Que pouvons-nous réutiliser ? De quoi ce patient a-t-il vraiment besoin ? Et comment obtenir un résultat satisfaisant avec le moins de moyens possible ?

Les choix que nos collègues locaux doivent faire sont souvent difficiles. Chaque jour, ils doivent décider : est-ce qu’on utilise ce matériel maintenant ou est-ce qu’on le garde pour un autre patient qui en aura peut-être plus besoin demain ?

Cette façon de travailler demande une bonne dose d’adaptabilité de la part d’un experte-volontaire belge : « Alors qu’en Belgique, on suit des protocoles stricts, en Afrique, il faut savoir improviser et être flexible. J’ai remarqué que les experts-volontaires qui s’accrochent aux normes européennes ont souvent du mal à s’en sortir. Il faut oser lâcher prise et faire confiance aux professionnels de la santé dans les hôpitaux partenaires. »

La créativité et la persévérance de ses collègues africains inspirent Souad, mais la confrontent aussi à l’évidence avec laquelle le personnel de santé en Belgique traite le matériel: « Ce que nous jetons parfois ici pourrait sauver des vies là-bas. Ça me rend humble. Et honnêtement ? Un peu honteuse aussi. »

Son volontariat pour Médecins Sans Vacances  a aussi changé sa vision du travail. Elle est devenue plus critique envers le gaspillage et plus reconnaissante pour l’abondance qui existe ici. Elle se sent aussi plus connectée à l’essence même de son métier : prendre soin des gens. « De bons soins, n’est pas toujours synonyme d’ une technologie coûteuse. Parfois, cela veut dire tout simplement être présent, même si on ne peut plus rien faire. »

Souad vit consciemment ces deux extrêmes : le luxe et la pénurie. « Je ne choisis pas, je me retrouve entre les deux », dit-elle à ce sujet. « Comme un témoin, comme quelqu’un qui refuse d’oublier. Le fossé entre les deux mondes est énorme et je ressens le besoin d’en parler pour que ça devienne tangible pour mes collègues, mes amis et ma famille. »

« Je n’arrêterai jamais »

Souad a déjà vécu des moments difficiles pendant ses missions. On ne se remet pas facilement de la perte d’un patient, mais ses années d’expérience lui ont appris à gérer cela de manière positive : « Je vais souvent jouer avec les enfants qui sont guéris, mais qui restent quand même à l’hôpital. Ces petits moments de joie m’aident à accepter ce qui s’est passé. Ce sont des rayons de soleil qui me redonnent vie. »

Même si cela peut être difficile, elle affirme avec détermination : « Je n’arrêterai jamais. On reçoit tant en retour. Même les plus petits patients nous enseignent des leçons de vie. Le courage dont ils font preuve chaque jour me donne du courage et la capacité de mettre les choses en perspective”.

En tant que volontaire, on part pour aider les gens à évoluer dans leur boulot, mais on évolue aussi soi-même. On est confronté à soi-même, à ses convictions, à ses limites, à son cœur. Parfois à contrecœur, mais j’en suis aussi reconnaissante. Et à chaque fois, je reviens… un peu plus calme, un peu plus sage, un peu plus humaine.

Interview et texte : Nadine Plehiers
Date : 05.09.2025

Aidez nos collègues africains à rendre accessibles les soins médicaux nécessaires.